Métouia dans l'étude du Père André Louis (1941 - 1961)
Au cœur du sud tunisien, là où les palmiers rencontrent les vagues de la mer, un moine catholique de la Société des Pères Blancs s'est tenu pour documenter la vie de toute une communauté. Le Père André Louis (24 janvier 1906 - 21 janvier 1978), professeur de sociologie et d'anthropologie à la Faculté des Sciences Humaines et Sociales de Tunis, et rédacteur en chef de la revue IBLA, n'était pas un simple chercheur de terrain, mais un témoin oculaire d'une histoire vivante.
La méthode de "l'observation participante"
Sa méthode se distinguait par un recours rigoureux à la technique de "l'observation participante" : il transformait son bureau de recherche en le cœur même des maisons, des zaouïas et des oasis. Il consacra à Métouia et aux oasis attenantes de Gabès des enquêtes de terrain intensives et répétées entre 1941 et 1947, puis une seconde tournée d'investigation entre 1958 et 1961 portant sur les modes de consommation quotidienne et la pêche côtière.
De la méfiance à "Monsieur André"
Lorsque le chercheur arriva à Métouia au début des années 1940, dans sa longue tenue religieuse et sa barbe épaisse, il se heurta à un mur de méfiance et de suspicion : on le croyait informateur de l'administration du Protectorat venu recenser les palmiers pour alourdir les impôts, ou ingénieur préparant la mainmise sur les eaux des canaux communs. Ce mur s'effondra rapidement lorsque les paysans découvrirent sa maîtrise remarquable du dialecte tunisien, sa connaissance des proverbes populaires, et son respect scrupuleux des lieux sacrés locaux ; il devint alors, dans la mémoire orale, cet invité respecté surnommé "Monsieur André".
Il ne logeait pas dans les hôtels de la ville, mais résidait dans les "grandes demeures" des notables de tribus et des grands paysans, dormait sur la natte et les matelas de laine, et se levait avant l'aube pour accompagner les paysans aux champs. Il partageait leur pain quotidien à même le plat de dchicha au potiron, le pain "metbeqa" de Gabès, et le jus frais de "lagmi" à l'ombre des palmiers — profitant de ces moments spontanés pour consigner les comptes hydrauliques dans un petit carnet qui ne quittait jamais son burnous.
Le système d'irrigation et le tour d'eau "Nawba"
La monographie montre que Métouia et Ouedhref partagent géographiquement un système d'irrigation rigoureux connu techniquement sous le nom d'"oasis contiguës", alimenté par des sources et des nappes souterraines voisines. Cette ressource était gérée selon le calcul de la Nawba (tour d'eau), fondé sur la mesure du temps par cadran solaire ou sablier afin d'éviter les conflits tribaux ; ouvrir la "sedda" (la digue de terre) en dehors des horaires fixés était considéré comme une agression flagrante entraînant litige.
En 1947, un conflit juridique aigu opposa les paysans de Métouia aux services coloniaux des "Eaux et Forêts" au sujet de la restructuration des canaux d'irrigation. Le chercheur ne resta pas spectateur : son rapport de terrain devint un document juridique officiel, adopté par les tribunaux des eaux de Tunis pour rendre justice aux habitants, en établissant des tableaux précis défendant la coutume locale traditionnelle et protégeant leurs terres et leurs palmiers contre les projets administratifs imposés par le colonisateur.
Le choc de la modernisation à Aouinet
Parallèlement à l'étude de l'oasis, André Louis visita entre 1944 et 1947 les fermes des colons dans la région d'Aouinet, limitrophe de Métouia, et consigna le contraste saisissant entre le labeur manuel des habitants de Métouia et l'usage par les colons de pompes mécaniques artésiennes qui asséchaient la nappe phréatique et affectaient négativement le débit des sources naturelles de l'oasis indigène.
Il démontra que ce contact quotidien pénible, et l'observation par les habitants de l'exploitation coloniale de la terre et de l'eau de leurs ancêtres, avait fait naître chez les ouvriers de Métouia une conscience militante et de classe précoce, faisant des fermes d'Aouinet un terreau fertile pour leur adhésion ultérieure aux syndicats et à la résistance au Protectorat.
Les secrets des ateliers de tissage féminins
L'auteur rencontra une difficulté sociologique majeure pour documenter les secrets du tissage : les pièces de tissage constituaient un espace féminin fermé, entouré de croyances populaires interdisant l'entrée aux hommes étrangers par crainte du "mauvais œil" ou du "nouage du métier à tisser". Pour contourner cela, il s'asseyait sous l'auvent de la maison en compagnie du maître de maison, écoutant de loin les coups du "khlala" de fer et les chants des femmes tissant la lourde "wazra" de laine, la couverture, et le voile blanc des mariées.
Les anciens appareils photo, imposants, suscitant la peur des femmes et des personnes âgées, il eut recours au dessin rapide à main levée : il croquait les motifs géométriques et la broderie de la "gomja" de Métouia, brodée de fils d'or — des dessins devenus aujourd'hui un document visuel rare, conservé dans les archives de l'Institut IBLA.
Rites de mariage et solidarité tribale
Les célébrations de mariage à Métouia obéissent à des traditions rigoureuses renforçant la solidarité tribale : la mariée est entourée de jeunes filles célibataires appelées "jennada", et le cortège avance sous la garde des jeunes de la tribu. Le second jour est consacré à la mouture des grains, et les femmes préparent le "hriga", un plat chaud, pour nourrir tous les invités de la fête, tandis que les jeunes du village encerclent le marié dans une ronde festive appelée "berboura", au rythme de la zokra et du derbouka.
La pêche côtière et la technique de la "Derina"
Lors de sa visite ultérieure (1958-1961), le chercheur se concentra sur les plages de Métouia, qu'il décrivit comme une "oasis maritime unique", et étudia une technique de pêche ingénieuse exploitant la physique des marées : les paysans plantaient des palmes sèches dans les eaux peu profondes, disposées en flèche pour guider les poissons côtiers vers des cages en vannerie appelées "derina". Les familles se rassemblaient ensuite pour faire sécher le "wazef" (petits poissons) sur le sable, destiné à la consommation ou utilisé comme excellent engrais organique pour les jeunes plants de henné.
Face à l'avancée des sables
Le chercheur aborda le dilemme de "l'invasion des sables" apportée par les vents chauds du chehili, et documenta les solutions défensives des habitants, telles que la construction du "zarb" (mur végétal de palmes sèches) et le rituel solidaire du "ram", où les jeunes et les hommes de Métouia se mobilisaient ensemble pour dégager les tonnes de sable des canaux. Il établit un lien entre cette souffrance environnementale et l'émigration précoce des tribus de Métouia vers Tunis, où elles fondèrent le premier noyau des syndicats de Mohamed Ali El Hammi et du mouvement national.
La zaouïa qadiriyya et le tribunal coutumier de conciliation
Le chercheur documenta sa présence à la zaouïa qadiriyya de Métouia chaque nuit du vendredi, décrivant avec précision les cercles rythmiques de la "hadhra" au son du "bendir". Il observa également la "zerda" annuelle célébrant le saint local Sidi Mbarek. Il consigna que l'espace de la zaouïa se transformait en un tribunal de conciliation coutumier suprême, où se réunissaient les notables de Métouia et de la voisine Ouedhref pour régler les différends liés à l'irrigation et au partage de l'eau de la "nawba", et conclure des alliances matrimoniales apaisant les tensions tribales — les confréries soufies constituant ainsi la véritable soupape de sécurité de la paix sociale de l'oasis.