La Métouia sur les routes des voyageurs anglais avant la colonisation
Entre le relevé du docteur Thomas Shaw (1727) et les carnets de Sir Grenville Temple (1832)
Des témoignages antérieurs au protectorat
Les récits laissés par les voyageurs européens sur le sud tunisien comptent parmi les sources historiques les plus précieuses pour comprendre le pays avant l'instauration du protectorat français. Ils y consignèrent leurs observations sur la géographie, la population, l'habitat, l'économie et la vie quotidienne. Deux figures se détachent particulièrement dans l'étude de la région de l'Aradha et du nord de Gabès : le docteur Thomas Shaw (1694-1751) et Sir Grenville Temple (1799-1847).
Deux ouvrages anglais de référence
Cette étude s'appuie sur deux ouvrages majeurs de la littérature anglaise consacrée au Maghreb de cette époque : Travels, or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant, publié par Thomas Shaw en 1738, et Excursions in the Mediterranean: Algiers and Tunis (tome II), édité par Sir Grenville Temple en 1835.
Le docteur Thomas Shaw, de la théologie à la géographie
Né en 1694 en Angleterre, Thomas Shaw fut nommé chapelain de la mission religieuse et commerciale britannique auprès du consulat du royaume d'Alger. L'université d'Oxford et la Royal Society lui confièrent également, de manière officieuse, la tâche de dresser un relevé complet de l'Afrique du Nord, mêlant géographie, histoire naturelle et archéologie.
Oasis, irrigation, agriculture et vestiges romains
Sans jamais nommer explicitement la Métouia, Shaw livra la première description scientifique complète des oasis situées au nord de Gabès, dont Zarat, en s'appuyant sur des mesures précises et sur l'étude du réseau de répartition des eaux. Il documenta avec rigueur le système de partage des sources et des oueds, réglé par des tours d'eau et des vannes, qu'il considérait comme le fondement de la prospérité de ces oasis en milieu désertique.
Il recensa également les arbres et cultures prospérant sous les palmiers — figuiers, grenadiers, oliviers — et salua l'efficacité de l'agriculture oasienne, tout en relevant les vestiges des voies romaines et des ponts anciens reliant Gabès aux régions voisines.
Sir Grenville Temple, premier à nommer la Métouia
Né en 1799, Sir Grenville Temple était officier de l'armée britannique, dessinateur et géographe de terrain. Sa mission d'exploration en Régence de Tunis répondait aux besoins du ministère de la Guerre et de la Royal Geographical Society de Londres.
Son témoignage revêt une importance singulière : il est le premier voyageur anglais à mentionner explicitement la Métouia, lors de son passage sur la route des oasis reliant Sfax à Gabès.
Urbanisme, costume, sécurité et commerce
Temple décrivit l'habitat métoui : des maisons en pisé et enduit local, organisées autour de cours intérieures rafraîchissantes, couvertes de toitures en troncs et palmes de dattier. Il consigna aussi des observations ethnographiques sur le costume — le burnous de laine pour les hommes, le voile de laine traditionnel pour les femmes — et remarqua la présence de métiers à tisser dans les foyers.
Il n'omit pas les aspects sécuritaires, notant l'existence de tours de guet et d'une garde locale protégeant les oasis et les routes commerciales, et décrivit la Métouia comme une étape caravanière majeure où dattes et filés étaient échangés contre des marchandises venues des grandes villes.
De la géographie au portrait d'une société
Le témoignage de Shaw relève d'une démarche scientifique à dominante géographique et archéologique, sans jamais nommer la Métouia. Temple, lui, passa de l'étude du milieu naturel à celle de l'homme et de la société, devenant le premier à consigner le nom de la Métouia et à en décrire précisément l'habitat, les habitants, le costume et les activités économiques.
En guise de conclusion
La lecture croisée de ces deux récits illustre l'évolution du regard européen sur le sud tunisien en plus d'un siècle : d'un intérêt centré sur la géographie et les vestiges antiques, à une documentation fine de la société locale. Leurs écrits demeurent aujourd'hui des sources essentielles pour les chercheurs qui reconstituent l'histoire de la Métouia et de la région de l'Aradha à l'époque moderne.