Le rêve de submerger le Sahara
L'histoire retrouvée de la mer Tritonis
Lorsqu'un officier français osa redessiner la carte de l'Afrique du Nord en creusant un canal pour ressusciter une mer disparue depuis des millénaires
Le projet en bref
- Auteur de l'idée
- François Élie Roudaire (1836–1885), officier et cartographe français
- Première mission
- 1864, levé des cartes des chotts algériens
- Article fondateur
- 1874, Revue des Deux Mondes
- Longueur du canal
- 240 kilomètres, depuis le golfe de Gabès
- Point de départ
- Ville de Métouia, gouvernorat de Gabès
- Coût estimé
- 25 milliards de francs-or, soit environ 1 000 milliards de dollars américains (1 billion) au cours actuel de l'or en 2026
- Verdict final
- 1882, rejet officiel par une commission gouvernementale
L'homme derrière le rêve
En 1864, l'officier français François Élie Roudaire (1836–1885) fut envoyé cartographier l'Algérie. Dans la région des chotts, il découvrit des dépressions atteignant 40 mètres sous le niveau de la mer.
Il fut immédiatement convaincu qu'il s'agissait des vestiges d'une mer antique, mentionnée par Hérodote sous le nom de « lac Tritonis », asséchée dans les temps reculés. Il se mit alors à rêver de la ramener à la vie.
C'est ici que commencerait le déluge
En 1874, Roudaire publia son célèbre article dans la Revue des Deux Mondes, proposant de creuser un canal de 240 kilomètres reliant la Méditerranée aux chotts via le golfe de Gabès.
Le point de départ : la ville de Métouia
Roudaire fixa l'entrée du canal au niveau de la ville de Métouia, dans le gouvernorat de Gabès, sur le « seuil de Gabès » — la bande étroite séparant le golfe des chotts.
De là, le canal devait s'étendre vers l'ouest en direction du chott el Gharsa et du chott el Jérid en Tunisie, puis du chott Melghir en Algérie, submergeant une superficie équivalant à 17 fois celle du lac Léman.
La vague d'enthousiasme
L'idée séduisit Ferdinand de Lesseps — l'ingénieur du canal de Suez — qui rejoignit Roudaire et lui prêta sa notoriété. L'Assemblée nationale française vota le financement des missions d'exploration ; une France meurtrie par sa défaite face à la Prusse en 1870 était en quête d'une gloire nouvelle, et ce projet titanesque apparut comme un don du ciel — un empire maritime au cœur du désert.
La réalité brise le rêve
Roudaire mena trois missions de terrain entre 1874 et 1878, chacune révélant un nouvel obstacle qui éloignait davantage le rêve de sa réalisation.
- ⛰L'obstacle de Métouia : malgré sa proximité avec la mer, le terrain s'élève à 48 mètres au-dessus du niveau marin — un écoulement naturel de l'eau est impossible.
- 🪨Les roches des Kseurs : en tentant de déplacer l'entrée plus au nord, Roudaire se heurta aux roches calcaires dures des montagnes des Kseurs.
- 💧Le chott el Jérid : il s'élève à 15 mètres au-dessus du niveau de la mer, et son sol gorgé d'eau ne peut supporter des travaux de creusement.
- 💰Un coût astronomique : 25 milliards de francs-or — une somme que l'État français ne possède pas, soit environ 1 000 milliards de dollars américains au cours de l'or en 2026.
La fin et l'héritage éternel
Une commission gouvernementale rend son verdict final : « il n'y a pas lieu d'encourager ce projet. »
Roudaire meurt à 48 ans sans avoir vu son rêve se réaliser. De Lesseps sombre dans le scandale du canal de Panama.
Jules Verne s'inspire de cette idée pour écrire « L'Invasion de la mer », et le projet ressurgira à plusieurs reprises jusqu'au XXIe siècle.
Les grands rêves ne meurent pas de l'échec — ils se transforment en carburant pour les générations futures.