Ad Palmam
Le nom que cherchait Guérin entre trois oasis — et comment les milles l'ont tranché
En 1862, Victor Guérin marche entre des ruines éparses au sud de Gabès, muni d'une table romaine ancienne : la Table de Peutinger. Sur cette table, une station nommée « Ad Palmam » — « auprès du palmier » — est séparée de Tacape (Gabès) par vingt-deux milles romains. Mais la table ne dit pas où, précisément. Ni coordonnées, ni nom local, ni ruine visible. Seulement un chiffre, et un nom qui évoque des palmiers.
Devant lui, trois oasis voisines — Aïounet, Métouïa, Ouderef — et des ruines nommées Tarf-el-Ma. Laquelle cache l'identité d'Ad Palmam ? La réponse ne viendra pas d'une supposition, mais d'un calcul rigoureux que Guérin conduit lui-même, étape après étape, jusqu'à ne laisser qu'un seul lieu possible.
◈ Le texte original — le voyage de Guérin
Voici le passage intégral tel que consigné par Guérin dans son journal de voyage, sans coupure ni résumé.
Une pareille position n'a donc point dû être négligée par les anciens, et c'est sans doute l'une des stations marquées dans la Table de Peutinger comme étant comprises entre Macomades minores et Tacape. A en juger par les distances indiquées dans cette Table, c'était peut-être la station Ad Palmam, qu'un intervalle de XXII milles séparait de Tacape ; du moins tel est le chiffre que donne la Table. En réalité, XVIII milles séparent en droite ligne l'henchir Tarf-el-Ma de Gabès, l'ancienne Tacape ; mais en prenant par les oasis de Métouïa et d'Ouderef, on arrive par ce détour au chiffre de XXII milles.
A quatre heures trente minutes, nous traversons l'Oueder-Rama. A cinq heures vingt-cinq minutes, nous franchissons un autre oued un peu plus considérable, appelé Oued-el-Melah, à cause de la nature saline de ses eaux. A cinq heures quarante-cinq minutes, nous rencontrons une source près d'un bouquet de palmiers qui l'ombrage. Une agréable oasis plantée de jolis dattiers l'environne ; on l'appelle Aïounet. A six heures quinze minutes, nous entrons dans Métouïa. C'est un village de cinq cents habitants environ. Ils cultivent des jardins très-fertiles, divisés par de petits murs de séparation en terre battue et arrosés par d'innombrables rigoles. L'arbre qui y domine est le palmier. Cet ensemble de jardins et cette forêt de dattiers constituent une oasis plus importante que la précédente.
Je croyais trouver à Métouïa Malaspina, Mohammed et Messaoud ; mais, à ma grande surprise, ils n'y étaient point encore arrivés. Leur était-il survenu quelque accident ? Avaient-ils été attaqués sur ces routes peu sûres, ou bien, par méprise, s'étaient-ils dirigés vers Ouderef ? Dans cette incertitude, je me transporte avec Aly et Ahmed à ce dernier village, situé à trois kilomètres et demi au nord-ouest du précédent. Ouderef renferme trois cents habitants, qui sont, à ce qu'il paraît, souvent en guerre avec ceux de Métouïa. Là, pas plus qu'à Métouïa, nous ne trouvons ni Malaspina, ni Mohammed, ni Messaoud. Nous regagnons alors l'oasis que nous venions de quitter, et où heureusement, par une nuit déjà fort sombre, arrivèrent presque en même temps que nous mon drogman et ses deux compagnons.
Aiounet, Métouïa et Ouderef forment trois oasis voisines qui, à cause de leurs eaux courantes, et par conséquent de leur fertilité, ont dû être habitées et cultivées dès la plus haute antiquité. Comme la Table de Peutinger marque un bien plus grand nombre de milles entre Macomades minores et Tacape que l'Itinéraire d'Antonin et qu'elle semble avoir exagéré les distances, il serait peut-être permis de diminuer de X la distance de XXII milles qui, d'après cette Table, séparait Tacape de la station Ad Palmam. Dans ce cas, il faudrait placer cette station sur le territoire occupé par l'une des trois oasis précédentes ; la dénomination de Ad Palmam autorise d'ailleurs la conjecture qu'elle était environnée de palmiers. Alors les ruines de Tarf-el-Ma, que j'ai identifiées avec Ad Palmam, seraient celles de Lacene ou Lacenae, qui en étaient éloignées de VI milles au nord ; or, c'est précisément la distance qui sépare ces ruines de l'oasis d'Aiounet.
◈ Comment Guérin a-t-il raisonné ?
Guérin ne compare pas trois oasis pour choisir la plus belle. Il construit un raisonnement en quatre étapes, chacune corrigeant la précédente, jusqu'à ne retenir qu'un seul lieu possible.
◈ Alors, quelle est la place de Métouïa ?
Le raisonnement mathématique attribue Ad Palmam à Aïounet, non à Métouïa. Mais cela n'enlève rien à l'importance de Métouïa dans le paysage romain de la région — cela lui donne un rôle différent : le texte lui-même la décrit comme l'oasis « plus importante que la précédente », avec cinq cents habitants et des jardins bien plus vastes qu'Aïounet. L'ancienne route romaine ne passait pas par une station isolée, mais par un système d'oasis reliées entre elles — la source offrait l'eau au voyageur, le grand village offrait la halte et le ravitaillement. Ad Palmam était le point de mesure sur la table, et Métouïa était le véritable centre de gravité de la région.
Plus d'un siècle et demi après le passage de Guérin sur cette terre, les milles romains restent un témoin silencieux — ils ne se satisfont pas de suppositions, seulement du calcul.