Les oasis de Gabès, Métouia et Oudhref chez Eugène Gallois : une lecture coloniale du sud tunisien
Extrait de « Aux oasis d'Algérie et de Tunisie » — lecture critique d'un texte géographique au sommet de la colonisation agricole française
El Aouinet vers 1910 : récolte et conditionnement des courgettes destinées à l'exportation, au sommet de la colonisation agricole
Le livre et le texte
- Auteur
- Eugène Gallois (1856–1916), explorateur et géographe français
- Titre
- « Aux oasis d'Algérie et de Tunisie »
- Date de publication
- Vers 1911
- Contexte
- Protectorat français en Tunisie (depuis 1881) et colonisation en Algérie
- Passage
- Vers la page 110, à propos de la région de Gabès et ses environs (Oudhref, Métouia, Ghannouch, Bouchemma)
En réalité, ici encore, nous ne sommes pas devant une oasis, mais devant une agglomération nouvelle, et avant d'atteindre Gabès elle-même, à plusieurs lieues, nous retrouvons avec plaisir un peu de verdure. Là aussi se sont installés des Français, comme à Oued el Melah, et à El Aouinet où ils ont tenté de valoriser la datte autrement, en la distillant pour en tirer une boisson alcoolisée qui n'a rien à envier aux autres.
Subsistent encore les modestes oasis : celle d'Oudhref, avec un millier d'habitants et environ quinze mille palmiers, celle de Métouia, avec une population à peu près équivalente mais plus du double d'arbres, celle de Ghannouch qui compte davantage d'habitants mais moins de palmiers, et celle de Bouchemma, dont les jardins, un temps menacés de disparition, refleurissent.
Enfin, voici Gabès elle-même, la belle oasis tant chantée, qui offre au touriste un avantage considérable en étant directement accessible par la mer, particularité qui en fait une oasis maritime, situation qui modifie son climat ; ce climat plus humide convient mieux à certaines cultures maraîchères comme les fèves, les courgettes et autres, ainsi qu'aux arbres fruitiers comme le bananier, mais il est moins favorable à d'autres cultures, comme le palmier, dont le nombre atteint pourtant un chiffre respectable, pas moins de deux cent cinquante mille pieds ; ses jardins s'étendent sur plusieurs kilomètres, des sources de son oued jusqu'à son embouchure, transformée en un modeste port qui ne peut accueillir que de petites embarcations, malgré les tentatives faites pour le rendre praticable.
— Eugène Gallois, « Aux oasis d'Algérie et de Tunisie »
Le contexte historique et colonial
Le texte est rédigé au sommet de la « colonisation agricole » française en Tunisie, période durant laquelle les autorités du Protectorat encourageaient l'installation d'Européens dans les zones fertiles ou susceptibles d'être aménagées, en particulier autour des oasis et des plaines côtières. Gallois mentionne explicitement une « agglomération nouvelle » et l'installation de Français à Oued el Melah et à El Aouinet, signe de la transformation des terres en projets économiques européens.
La distillation de la datte en boisson alcoolisée traduit une tentative de réorienter les ressources locales vers des produits adaptés au marché européen, loin des usages traditionnels locaux. La photographie jointe, montrant la récolte et le conditionnement de courgettes à El Aouinet vers 1910, illustre l'aspect concret de cette colonisation : la transformation des oasis voisines en exploitations d'exportation tournées vers l'Europe.
La description géographique et environnementale
Gallois distingue avec précision « l'agglomération nouvelle » coloniale des oasis traditionnelles et modestes (Oudhref, Métouia, Ghannouch, Bouchemma), et fournit des chiffres approximatifs de population et de palmiers, révélant l'intérêt des géographes coloniaux pour le recensement et la fiscalité.
Gabès, quant à elle, est présentée comme une « oasis maritime exceptionnelle » : son climat plus humide, dû à la proximité de la mer, la rend propice aux légumes et aux bananiers, mais moins favorable au palmier comparée aux oasis de l'intérieur. Le chiffre de 250 000 palmiers correspond approximativement aux estimations de l'époque, qui oscillaient entre 200 000 et 300 000 pieds.
Le regard colonial sur le « progrès »
Le langage est positif envers la présence française (« nous retrouvons avec plaisir un peu de verdure », « ils ont tenté de valoriser »). Gallois voit dans la colonisation et l'investissement agricole une forme de « renaissance » ou d'amélioration, y compris lorsqu'il note que les jardins de Bouchemma, un temps « menacés de disparition », refleurissent.
Ce discours est typique de la littérature géographique coloniale de l'époque : la nature « brute » aurait besoin d'une main européenne pour se transformer en ressource économique productive et exportable. Le modeste port, malgré les tentatives, reflète aussi les limites des moyens techniques de l'époque, mais il est présenté comme la preuve de l'effort colonial.
Les dimensions économiques et sociales
Le texte met en avant une économie d'exportation (courgettes, et peut-être l'alcool de datte), tandis que les oasis traditionnelles restent en arrière-plan, « modestes » ou touristiques. Gallois parle peu des populations locales en tant qu'acteurs, mais plutôt comme des chiffres ou un décor du paysage.
Cela reflète la hiérarchie coloniale : les Européens en innovateurs et développeurs, les populations autochtones réduites au paysage ou à une main-d'œuvre potentielle.
Sa portée aujourd'hui
Ce texte se lit aujourd'hui comme un document historique révélant les mécanismes de la colonisation agricole et son impact sur le paysage oasien. L'oasis de Gabès, décrite avec admiration par Gallois, a ensuite subi de fortes pressions liées à l'industrialisation (en particulier chimique, depuis les années 1970), à l'expansion urbaine et au manque d'eau, entraînant un recul important des surfaces cultivées et du nombre de palmiers.
Ce texte nous rappelle que les oasis n'étaient pas de simples « paysages pittoresques », mais des espaces disputés entre des systèmes de production traditionnels et des projets coloniaux capitalistes tournés vers le marché mondial.
Conclusion
Le texte de Gallois offre une image vivante et relativement détaillée du sud tunisien au début du XXe siècle, mais il le fait à travers un prisme colonial qui voit dans la présence européenne une source de « verdure » et de « prospérité ». L'alliance d'une description géographique précise et de projets agricoles tournés vers l'exportation en fait une source précieuse pour comprendre comment la colonisation a redessiné les oasis tunisiennes, sur le plan économique comme sur celui du paysage.
Relire ce texte aujourd'hui invite à réfléchir à la persistance de certaines de ces dynamiques, et aux efforts contemporains pour préserver ce qui reste de cet héritage oasien unique.